Espace membre
[swpm_login_form]

Loi Avia : contre la haine ou tue-l’amour ?

Publié le 10 juillet 2019, par Matthieu Devillard

On avait eu la loi contre les fake news, voilà maintenant la loi contre la haine en ligne. Adopté à l’Assemblée par 434 voix contre 33 (69 abstentionnistes), le projet semble jouir d’un soutien unanime. Pourtant, la limite entre la critique et la haine est aussi ténue que celle entre le vrai et le faux.

 

Fake news !

Le mot « fake news » est récent, et s’est imposé dans le débat public avec le référendum du Brexit puis la campagne de Donald Trump. Mais la réalité, elle, n’est pas nouvelle. On lui préférait simplement autrefois les mots « rumeur », « mensonge » ou « propagande ».

L’accusation de fake news est habile. Elle nous permet d’écarter un problème sans le résoudre et de répondre à une critique sans avoir à argumenter. Le débat est clos puisque l’affirmation est fausse. Plus besoin de long discours, un tweet suffit. On comprend que Donald Trump soit si friand de ce procédé. L’information ne devient ainsi qu’un prétexte, et l’objectif est ailleurs : décrédibiliser l’adversaire.

« L’accusation de fake news permet de répondre à une critique sans avoir à argumenter. »

 

Vous avez dit « désinformation positive ? »

En avril dernier, une chaîne YouTube a filmé un séminaire pour influenceurs donné par la Commission européenne dans le but de « casser les idées reçues sur l’Europe ». Les propos sont stupéfiants et symptomatiques.

« La fake news, c’est de l’information incorrecte. La désinformation, c’est quand on sort certaines informations probablement correctes de leur contexte et qu’on les réutilise de manière régulière et structurée pour amener un message subliminal dans l’opinion publique. Il y a une intentionnalité et une coordination. » « Appartiennent aussi à la désinformation des informations qui sont vraies. »

« On entre ainsi peu à peu dans une société où c’est l’intention plutôt que le réel qui définit le vrai et le faux. »

Puis de poursuivre : « La personne la plus reçue chez Obama était le CEO de Google. On est passé d’une désinformation positive, pour des finalités un peu positives (pour avoir Obama dirons-nous), à une phase de manipulation de l’information pour arriver à Trump. »

On entre ainsi peu à peu dans une société où c’est l’intention plutôt que le réel qui définit le vrai et le faux. Une bonne information n’est plus une information vraie, mais une information délivrée par la bonne personne.

Nombreux sont ceux qui se détournent d’ailleurs des médias traditionnels pour se tourner vers des médias dits « alternatifs » qui utilisent parfois les mêmes méthodes que leurs adversaires. On remarque que leur esprit critique s’évapore face aux nouveaux médias sous prétexte qu’ils « pensent comme eux ». L’intention est à la fois le crime de l’autre et la justification des siens.

 

Qu’est-ce que la haine ?

Si ce qui nous préoccupe est le porteur du message plutôt que le message lui-même, comment s’étonner que se multiplient les attaques ad hominem en politique ? On ne dénonce plus les faits, mais les personnes. Les adversaires sont tous des menteurs, les musulmans des islamistes, les opposants à la PMA des homophobes. Selon si on est en marche ou sur un rond-point, Le Pen ou Macron sera défini comme un tyran. On pourrait encore décliner ainsi une litanie d’exemples qui tuent la pensée politique.

« Selon si on est en marche ou sur un rond-point, Le Pen ou Macron sera défini comme un tyran. »

Il faut reconnaître que cette notion d’intentionnalité est bien pratique. Sans elle, comment distinguer la critique de la haine ? À quel moment un homme en colère bascule-t-il dans la haine ? Va-t-on juger des propos haineux ou des adversaires politiques ? On le voit, la limite est ténue.

Si l’on voulait vraiment juger des actes indépendamment de leur auteur, il faudrait que le projet de loi définisse précisément ce qu’est un propos haineux. Emmanuel Macron et Marine le Pen en auraient sans doute une définition bien différente, et pourtant cet outil juridique pourra tomber en de multiples mains.

 

Une loi pour la haine ?

De plus, dans un contexte où selon une récente enquête Ipsos 52 % des Français pensent qu’il y a beaucoup d’informations erronées dans les médias traditionnels (63 % pour les médias en ligne), une politique répressive n’aura pour seul effet que d’augmenter la colère chez ceux qui ont l’impression de ne pas être écoutés. Il arrive que des grands médias reconnaissent avoir diffusé une fausse information, plaidant généralement l’erreur. Seront-ils aussi inquiétés par cette loi ? Les médias plus modestes pourront-ils également plaider l’erreur ?

« Nous avons créé une société sur mesure pour les grandes gueules, où les uns crient et les autres se taisent. »

Paradoxalement, cette loi risque donc de justifier chez leurs auteurs les fake news et les propos haineux. Ce qui est vécu comme une censure sera une raison de plus pour mentir et insulter l’adversaire qui cherche à les faire taire. La fraternité ne sera alors plus pour notre pays qu’un mot sur une devise. Finalement, en voulant chasser la haine de notre société, nous n’aurons obtenu que d’y tuer l’amour.

Une société où règne un sentiment d’autocensure (le fameux « on ne peut plus rien dire ») par peur du bad buzz ou, désormais, d’une sanction juridique, est en mauvaise santé. Nous avons créé une société sur mesure pour les grandes gueules, où les uns crient et les autres se taisent. Mais plus personne ne parle ni n’écoute. Qu’a-t-on fait de ces mots souvent attribués à tort Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire » ?

 

Le choix du débat

Face à une fake news, la seule arme efficace est l’esprit critique. Celui-ci se forme par le débat d’idées. Quand on débat, on ne s’insulte plus, on se respecte et on s’écoute. Quand on débat vraiment, on ne ment plus pour persuader, on cherche à argumenter en prenant le risque de changer d’avis.

« Quand on débat, on prend le risque de changer d’avis. »

Le débat est la garantie d’une société unie. Il ne s’agit pas de rêver d’une société sans désaccord — le débat se nourrit des désaccords — mais d’une société qui accepte d’avoir des désaccords pour avancer ensemble vers le bien commun.

La seule solution viable est de remettre du débat dans notre société. Au lieu de cela, Macron fait du Trump : légiférer contre la haine et les fake news est le meilleur moyen de ne pas s’interroger sur leurs causes.

Un commentaire sur “Loi Avia : contre la haine ou tue-l’amour ?

  1. Merci pour cet article intéressant qui nous invite à sortir de tout emballement et à rester vigilants face aux risques de manipulation.
    Merci pour votre contribution à la recherche d’une société plus apaisée.
    La paix est un grand bien qui ne se construit pas sans la justice.
    Pour lutter contre les fake news et la haine, il faut se tourner vers l’amour et la vérité.
    Bonne continuation et merci pour votre travail.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *