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Les médias à l’heure du numérique 2/5

Publié le 26 février 2019, par Matthieu Devillard

La défiance envers les médias se généralise peu à peu à toute la population française. Les gilets jaunes en sont un flagrant révélateur. En 2019, le niveau de confiance dans les médias est de seulement 23% (Baromètre Cevipof/Sciences Po). Pourtant, 67% des Français affirment suivre l’actualité (Baromètre La Croix-Kantar). Ce paradoxe démontre à quel point le problème n’est pas d’abord un désintérêt pour l’actualité politique mais plutôt un rejet de la manière dont celle-ci est rapportée. Je vous propose, à travers cette série de cinq articles, de plonger dans les causes de ce désamour qui trouve bien souvent son origine dans l’avènement du numérique.

 

Le pluralisme des médias à l’heure du numérique

 

Dans notre premier article sur le modèle économique des médias, nous avons rapidement mentionné la question du pluralisme. Nous avons vu comment la publicité pouvait exercer une certaine pression économique, comment l’actionnariat de la presse était de plus en plus concentré et homogène ou comment les médias survivent aujourd’hui grâce aux subventions de l’Etat. Malgré le souci réel d’indépendance de la majorité des journalistes à titre personnel, on ne peut ainsi nier la dépendance structurelle de la presse vis-à-vis d’une poignée d’acteurs qui infusent immanquablement leur vision du monde à travers les médias.

Cependant, les difficultés financières de la presse ont des conséquences plus immédiates sur le pluralisme. A l’échelle du marché médiatique, les éditeurs sont en effet contraints de réduire le nombre de titres, en les supprimant ou en les fusionnant. En interne, les effectifs se réduisent continuellement par souci d’économies. Ainsi, on ne cherche plus de journalistes spécialisés. Ceux qu’on appelait les « rubricards » ont d’ailleurs quasiment disparu. On leur préfère des profils polyvalents, sur le fond comme sur la forme. Aujourd’hui, le journaliste doit être capable de passer d’un sujet à l’autre plusieurs fois par jour, tout en maîtrisant à la fois le texte, l’image, le son, etc. En parallèle, on augmente le nombre de sujets à traiter et on raccourcit les formats, si bien que la confrontation des regards n’apparaît plus comme une priorité. Faute d’effectifs, le maillage du territoire par les correspondants locaux est également moins resserré, au détriment des enquêtes de terrain et au bénéfice d’une centralisation dans les grandes villes. La place de plus en plus importante donnée dans les médias aux jeux d’influence politique n’est pas sans lien avec cette tendance. Et je ne saurais jeter la pierre aux journalistes, car force est de constater que les couloirs de l’Assemblée Nationale sont bien plus accessibles à une rédaction parisienne que les milieux ruraux. On tape aujourd’hui volontiers sur les journalistes, mais les racines du problème me semblent d’abord structurelles.

N’étant plus capable d’être le relai d’informations venues du terrain, les titres de presse doivent plus que jamais s’en remettre à Twitter. Ensuite, la hiérarchisation de l’information est faite par les chaînes audiovisuelles d’information continue, et notamment de BFMTV qui exerce une situation de quasi-monopole. Car l’influence de la chaîne ne s’exerce pas d’abord auprès du grand public mais des rédactions ! Si un sujet est traité en boucle sur BFMTV, il sera presque systématiquement en Une des principaux médias d’information. Il ne s’agit pas ici de dire si l’angle de BFMTV est le bon ou le mauvais, mais simplement de rappeler que seule la multiplicité des regards peut éviter une uniformisation du discours. L’idée d’un média totalement neutre relève de l’utopie. Tout journaliste, aussi bien intentionné soit-il, aura malgré lui un biais qui lui est propre quant au choix des informations, de leur hiérarchisation, de l’angle de traitement, des mots, des experts, etc.

Pour finir, notons que le lecteur a aussi sa part de responsabilité dans ce manque de pluralisme. A l’heure des réseaux sociaux, se retrouver entouré d’avis proches du nôtre est très aisé, et ce sans forcément sans rendre compte, et il devient indispensable de faire l’effort de découvrir autre chose, de sortir de cette zone de confort. L’exemple le plus parlant est sans doute Facebook dont l’algorithme repère les contenus que vous consultez, aimez, commentez, partagez, pour vous proposer ensuite dans votre fil d’actualité des contenus similaires, excluant donc des thématiques et points de vue plus éloignés du vôtre. On ne débat alors peu à peu qu’au sein de communautés homogènes idéologiquement. Notons que cela peut au passage faciliter les phénomènes de radicalisation. Cette tendance est par ailleurs renforcée par la culture de l’instantané sur les réseaux sociaux, que je vous propose d’étudier la semaine prochaine.

 

Lire les autres articles de la série :

1/ La gratuité de l’information : un modèle économique en question

2/ Le pluralisme des médias à l’heure du numérique

3/ Infobésité, buzz, fake news : les médias à l’heure de l’instantané

4/ Médias émergents : des idées et des dangers

5/ L’éducation à la citoyenneté : la vocation perdue des médias

 

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