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Les médias à l’heure du numérique 3/5

Publié le 05 mars 2019, par Matthieu Devillard

La défiance envers les médias se généralise peu à peu à toute la population française. Les gilets jaunes en sont un flagrant révélateur. En 2019, le niveau de confiance dans les médias est de seulement 23% (Baromètre Cevipof/Sciences Po). Pourtant, 67% des Français affirment suivre l’actualité (Baromètre La Croix-Kantar). Ce paradoxe démontre à quel point le problème n’est pas d’abord un désintérêt pour l’actualité politique mais plutôt un rejet de la manière dont celle-ci est rapportée. Je vous propose, à travers cette série de cinq articles, de plonger dans les causes de ce désamour qui trouve bien souvent son origine dans l’avènement du numérique.

 

Infobésité, buzz, fake news : les médias à l’heure de l’instantané

Jamais nous n’avons été autant et aussi vite informés. Minute par minute. Seconde par seconde même. Peut-on pour autant affirmer que nous sommes mieux informés ? Je n’en suis pas certain. Trop d’informations tuent l’information. Et tout l’enjeu aujourd’hui est de savoir distinguer l’important du parasite, mais aussi le vrai du faux, dans une information trop abondante.

Commençons par revenir sur les causes de cette « infobésité ». Sans surprise, l’avènement d’Internet a joué un rôle majeur. Contrairement aux journaux imprimés, les médias en ligne ne sont pas dépendants d’une heure de bouclage. En apparence libéré de tout délai, le journaliste se retrouve en réalité sous la contrainte d’une nouvelle « deadline » : maintenant et tout de suite. Il faut désormais publier en temps réel puisque le bouclage est continu. Un article publié peut même être actualisé, encourageant la diffusion d’informations partielles.

Cette culture du live est aggravée par les réseaux sociaux, et plus particulièrement Twitter. Aujourd’hui, de nombreux titres de presse se désabonnent de l’AFP pour ne faire leur veille que sur Twitter, qui s’avère bien plus efficace. En effet, aucune agence de presse ne pourra jamais espérer disposer d’autant de correspondants que la planète ne compte de « twittos ». Là encore, la rapidité prime. S’ils s’abreuvent sur les réseaux sociaux, les médias les irriguent aussi largement. Il faut suivre et être suivi. Le buzz devient le graal. Le journaliste est ainsi sans cesse soumis à une tension entre le désir de coller au réel et le besoin de faire du sensationnel. On l’observe aisément dans les interviews, dont le format favorise souvent le matraquage de questions plutôt que les entretiens de fond. On cherche le dérapage.

Et ne nous y trompons pas : nous en sommes là encore les premiers responsables, souvent prompts à nous indigner de telle petite phrase sortie du contexte ou de tel scandale financier ou sexuel. L’insistance des médias comme la fascination que nous avons nous-mêmes pour le scandale nuisent je crois directement aux débats de fond. A l’heure où la transparence n’existait pas, on attachait sans doute plus d’importance à la capacité d’un homme à diriger le pays qu’à son intégrité morale. Sans nier l’importance de ces deux éléments, c’est davantage leur hiérarchisation qui interroge.

Si nous avons notre part de responsabilité, c’est que les médias sont obsédés par leur audience : qu’est-ce que les gens veulent entendre ? Je me souviens avoir assisté au reportage d’une grande chaîne de télévision sur un camp scout. Les consignes de la rédaction étaient claires : il faut une veillée avec un feu et une guitare. Nous nous sommes donc rendus dans un endroit assez laid, seul lieu autorisé pour faire du feu en plein été, afin de filmer une guitare qui servait seulement de déguisement puisqu’il manquait une corde… Le journaliste est ainsi souvent amené à voir et présenter les choses selon un cahier des charges prédéfini, misant davantage sur l’émotion que sur la raison.

Dans ce contexte, comment le journaliste peut-il se présenter comme le garant de la véracité de l’information ? Sa source principale est devenue la masse des citoyens et, comme le dit si bien la journaliste Linda Be Diaf, « entre les faits et leur écho, le temps s’est réduit à l’instantané ». Le temps n’est plus laissé à la vérification approfondie des faits. Etant donnés les progrès de l’intelligence artificielle, un robot sera même bientôt plus efficace à faire le tri dans la multitude d’informations que produit quotidiennement le web. La valeur ajoutée du travail humain et la beauté du métier de journaliste ne résident-elles pas plutôt dans la capacité du journaliste à rencontrer des personnes et analyser les choses ?

Si le journaliste ne devient qu’un agrégateur d’informations, l’internaute est alors livré à lui-même pour produire ce travail d’analyse. Le web lui offre d’ailleurs une tribune comme jamais l’histoire ne lui en avait donné. Les blogs fleurissent, les médias alternatifs se multiplient. Danger ou opportunité ? On en parle la semaine prochaine !

 

Lire les autres articles de la série :

1/ La gratuité de l’information : un modèle économique en question

2/ Le pluralisme des médias à l’heure du numérique

3/ Infobésité, buzz, fake news : les médias à l’heure de l’instantané

4/ Médias émergents : des idées et des dangers

5/ L’éducation à la citoyenneté : la vocation perdue des médias

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