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Les médias à l’heure du numérique 4/5

Publié le 12 mars 2019, par Matthieu Devillard

La défiance envers les médias se généralise peu à peu à toute la population française. Les gilets jaunes en sont un flagrant révélateur. En 2019, le niveau de confiance dans les médias est de seulement 23% (Baromètre Cevipof/Sciences Po). Pourtant, 67% des Français affirment suivre l’actualité (Baromètre La Croix-Kantar). Ce paradoxe démontre à quel point le problème n’est pas d’abord un désintérêt pour l’actualité politique mais plutôt un rejet de la manière dont celle-ci est rapportée. Je vous propose, à travers cette série de cinq articles, de plonger dans les causes de ce désamour qui trouve bien souvent son origine dans l’avènement du numérique.

 

4/5 – Médias émergents : des idées et des dangers

 

Les réseaux sociaux offrent à tout moment une audience à chacun pour s’exprimer sur n’importe quel sujet. Celui qui écrit un post sur Facebook trouve une tribune auprès de l’ensemble de ses amis. N’importe qui peut même interpeler directement n’importe quelle personnalité sur Twitter. On y voit souvent une chance pour la liberté d’expression. De fait, certains mouvements sociaux comme les Printemps arabes ou, plus proches dans l’espace et dans le temps, les Gilets jaunes, ont pu émerger en grande partie grâce aux réseaux sociaux.

Pourtant, cette situation me semble présenter aussi certains dangers. Aujourd’hui, l’internaute est poussé à devenir lui-même journaliste. Nous avons sans doute tous déjà vu certains médias diffuser de simples images filmées par un smartphone et non commentées, comme n’importe qui pourrait le faire sur les réseaux sociaux. Livré à lui-même pour décrypter les images, c’est désormais au citoyen qu’incombe souvent la tâche d’analyser les évènements. Je force volontairement le trait, en insistant sur des exemples qui ne sauraient faire une généralité mais qui révèlent une tendance : celle d’une convergence entre les rôles du journaliste et du citoyen dans le rapport à l’information. Certes, les journalistes y consacrent plus de temps, ce qui leur donne accès à des informations moins accessibles. Mais les citoyens ont l’avantage du nombre et couvrent mieux l’espace. Souvent premiers sur les lieux, ils disposent désormais des moyens de diffuser l’information. Le modèle du journaliste qui informe et du citoyen qui s’informe s’essouffle donc. Avec Twitter notamment, les deux s’échangent presque indifféremment des informations.

Cette convergence atteint son paroxysme avec l’émergence des médias dits « citoyens ». Les internautes y sont invités à écrire eux-mêmes les articles, mais aussi à valider les sujets, commenter et modérer le site. Un rédacteur récurrent se verra ainsi octroyé le droit de voter pour la publication ou non d’un article. Les commentaires des articles ont également vocation à obtenir des modifications en cas de signalement d’erreurs ou d’informations complémentaires. Les votes sur les commentaires permettent d’écarter ceux qui ne respectent pas la charte de bonne conduite ou de donner de la visibilité aux meilleurs d’entre eux. L’intuition de départ, qui me paraît en soi louable et incontestable, est que l’implication des citoyens dans la vie de la cité favorise leur éducation. Mais cela ne saurait je crois justifier l’absence totale de modération de la part de l’équipe éditoriale, au risque de voir s’installer une tyrannie de la majorité. Dans un système d’autorégulation, un article pourrait par exemple être rejeté en raison d’une simple divergence d’opinions entre l’auteur et les modérateurs. A l’inverse, il semble bon que des professionnels puissent refuser des articles manquants d’argumentation ou redondants avec des publications précédentes. Une affirmation (aussi vraie soit-elle) exposée sans le résonnement qui a permis d’y aboutir n’a que peu de valeur.

C’est pourquoi un article ne saurait être jugé d’abord sur le critère de son adéquation idéologique, mais selon la rigueur intellectuelle de la démarche argumentaire de son auteur. Et si tout le monde a des idées, savoir argumenter et analyser est un métier, celui de journaliste, avec ses méthodes, ses règles et sa déontologie. Sans un tel cadre, il risque de devenir de plus en plus difficile de remonter les sources pour déceler la véracité d’une information et l’intention de son auteur.

Dès lors, que penser de la multiplication des blogs et des médias alternatifs, qui s’affichent souvent comme une solution aux travers des médias dits « officiels » ? Si je me réjouis de cet esprit critique grandissant des citoyens vis-à-vis de l’information qu’ils reçoivent de ces derniers, je regrette que cette exigence perde souvent de sa rigueur vis-à-vis des médias alternatifs. Surfant sur leur succès actuel, ces derniers font souvent usage des mêmes travers pour défendre les idées opposées, et participent ainsi à perpétuer le système qu’ils dénoncent. A ce jour, la victoire des médias « officiels » dans la guerre acharnée qui les oppose aux médias alternatifs me semble loin d’être assurée. Le journalisme apparaît aujourd’hui comme une espèce menacée. Il doit se réformer. Le fact-checking (vérification des faits) et autres outils de désintox ne suffiront pas à lui refaire une réputation. Il doit retrouver le cœur de sa vocation et la noblesse de sa mission première : éduquer à la citoyenneté. Comment ? Ce sera l’objet du dernier volet de notre série d’articles sur les médias.

 

Lire les autres articles de la série :

1/ La gratuité de l’information : un modèle économique en question

2/ Le pluralisme des médias à l’heure du numérique

3/ Infobésité, buzz, fake news : les médias à l’heure de l’instantané

4/ Médias émergents : des idées et des dangers

5/ L’éducation à la citoyenneté : la vocation perdue des médias

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