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Les médias à l’heure du numérique 5/5

Publié le 19 mars 2019, par Matthieu Devillard

La défiance envers les médias se généralise peu à peu à toute la population française. Les gilets jaunes en sont un flagrant révélateur. En 2019, le niveau de confiance dans les médias est de seulement 23% (Baromètre Cevipof/Sciences Po). Pourtant, 67% des Français affirment suivre l’actualité (Baromètre La Croix-Kantar). Ce paradoxe démontre à quel point le problème n’est pas d’abord un désintérêt pour l’actualité politique mais plutôt un rejet de la manière dont celle-ci est rapportée. Je vous propose, à travers cette série de cinq articles, de plonger dans les causes de ce désamour qui trouve bien souvent son origine dans l’avènement du numérique.

 

5/5 – L’éducation à la citoyenneté : la vocation perdue des médias

Le citadin va acheter ses légumes à l’épicerie. Quelqu’un qui n’est pas très bricoleur fait appel au plombier. Celui qui n’est pas scientifique se rend chez le médecin. Mais si nous n’avons pas fait d’études en science politique, voire même si la politique ne nous intéresse pas, nous sommes malgré tout des citoyens. La démocratie nous a donné le pouvoir. Si nous nous désintéressons de l’exercice de ce pouvoir, autant nous en remettre à un souverain auquel sera confié la conduite de la nation. Mais nous avons voulu la démocratie, il nous faut donc désormais être à la hauteur de la grande responsabilité que celle-ci nous confère. Quand bien même nous nous en remettons partiellement à des représentants, nous sommes aussi, à travers l’élection et le référendum, investis d’une mission dans la direction de notre pays. Nous devons opérer des choix en exerçant la qualité essentielle du décideur : le discernement.

Comment un dirigeant prend-il une bonne décision ? Cela dépend essentiellement de deux choses. Il lui faut bien connaître la situation (renseignement) et s’entourer de bons conseillers (consultation). Avoir reçu la responsabilité d’exercer le pouvoir en tant que citoyens exige donc que nous nous donnions les deux mêmes moyens de discerner que toute personne amenée à prendre des décisions : s’informer et délibérer. Dans l’Antiquité, un lieu était prévu pour participer à la vie de la cité par la délibération et la prise de décision : l’agora. Cette implication des citoyens avait une véritable vertu éducative. Dans une démocratie représentative moderne, la délibération ne se fait plus, pour des raisons évidentes, au sein d’une assemblée composée de l’ensemble des citoyens. C’est donc aux médias qu’il revient de devenir ce lieu.

Aujourd’hui, les médias semblent être pourtant obsédés par leur rôle d’informateur. Mais ils ne retrouveront en crédibilité qu’en renouant avec la délibération. Ils ne peuvent plus se contenter du fact checking (vérification des faits). Les outils comme le Décodex du Monde, qui se placent en arbitres autorisés à distinguer le vrai du faux, présentent un risque évident de dérive totalitaire. La meilleure arme de lutte contre les fake news restera toujours l’esprit critique. Et pour cela, il faut débattre, car dans une société qui ne sait plus discuter, les informations circulent sans jamais être intégrées par les citoyens.

La crise des Gilets jaunes nous en a d’ailleurs offert une démonstration éloquente. Nous sommes arrivés à une telle crispation que nous avions ce sentiment que quoi que Macron dise, que ce soit bon ou mauvais, il ne serait pas écouté. D’ailleurs, le Grand débat est quelque part l’aveu de cette difficulté qu’éprouve le gouvernement à trouver parmi les Gilets jaunes des interlocuteurs pour résoudre la crise, tant la rupture semble profonde. Or, si la fracture est telle, c’est qu’elle ne se situe pas d’abord entre le peuple et ses élites, mais au sein du peuple lui-même. Au-delà des revendications politiques, les Gilets jaunes s’installent sur les ronds-points pour retrouver un lien social et une solidarité devenue rare.

Cette destruction du tissu social depuis des décennies a débouché sur une culture de l’isolement et de l’individualisme. Nous ne savons donc plus discuter de manière apaisée sur des faits objectifs. Nous hurlons, nous nous lançons des procès en infréquentabilité. Sur certains sujets, je suis par exemple frappé par le nombre de réponses négatives de spécialistes contactés pour L’Œil de Focus, au motif que j’interroge en parallèle une personne du camp adverse. Les débats télévisés sont des joutes où la communication et l’émotion priment sur la confrontation réelle et constructive d’idées. Tout cela participe je crois au climat de violence généralisé que connaît aujourd’hui notre société. Les idées deviennent des idéologies lorsqu’elles ne sont plus capables d’écoute, lorsqu’elles deviennent un schéma de pensée fermé où la place n’est plus laissée à l’autre. Chacun se trouve alors obligé de crier plus fort pour se faire entendre, cherchant le buzz, le scandale ou la surenchère. Parfois, certains en viennent alors immanquablement à être violents, voire à tuer, comme un ultime moyen de se faire entendre. Ainsi, nous nous trouvons face à un choix, entre une culture de l’écoute et une culture du désespoir. Et les médias auront un rôle déterminant dans la décision qui sera prise.

 

 

Lire les autres articles de la série :

1/ La gratuité de l’information : un modèle économique en question

2/ Le pluralisme des médias à l’heure du numérique

3/ Infobésité, buzz, fake news : les médias à l’heure de l’instantané

4/ Médias émergents : des idées et des dangers

5/ L’éducation à la citoyenneté : la vocation perdue des médias

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