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La synthèse hebdo du 26 novembre

Publié le 26 novembre 2018, par Matthieu Devillard

AU PROGRAMME CETTE SEMAINE

 

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Pourquoi est-ce que l’arrestation de Carlos Ghosn pourrait avoir des conséquences importantes pour la France ?

 

  

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LUNDI 19 NOVEMBRE –

LE PDG DE L’ALLIANCE RENAULT-NISSAN-MITSUBISHI CARLOS GHOSN EST ARRETE AU JAPON

 

Les faits

Que s’est-il passé ?

Carlos Ghosn a été arrêté à Tokyo lundi à la sortie de son jet privé et placé en garde à vue. Le Conseil d’Administration (CA) de Nissan s’est donc réuni jeudi et a décidé de le révoquer, tandis que celui de Mitsubishi Motors fera sans doute de même prochainement. Renault a en revanche préféré ne pas se prononcer sur le sort de Carlos Ghosn. Un tandem a été nommé pour assurer l’intérim, composé de Thierry Bolloré, jusqu’alors directeur général (DG) adjoint – numéro 2 du groupe –, et Philippe Lagayette, qui faisait partie du CA. L’Etat français étant actionnaire à 20% de la société, Emmanuel Macron s’est dit déterminé à assurer la stabilité de Renault et de l’Alliance Renault-Nissan. Le Ministre de l’Economie Bruno Le Maire a précisé qu’aucune irrégularité n’a été constatée auprès du Fisc français concernant Carlos Ghosn. Il a cependant annoncé un audit interne chez Renault sur les questions de rémunération et d’abus de biens sociaux. De son côté, Carlos Ghosn a renoncé à son droit de garder le silence et affirmé devant la justice japonaise n’avoir jamais eu l’intention de dissimuler ses revenus. En attendant, sa garde à vue a été prolongée mercredi de 10 jours, renouvelables une fois. Le temps et les conditions drastiques de garde à vue, qui correspondent au fonctionnement habituel de la justice japonaise, ont été dénoncés par certains en France. En bourse, la valeur de l’action de Renault a chuté de 12%, celle de Nissan de 11% et celle de Mitsubishi de 4%.

Qu’est-il reproché à Carlos Ghosn ?

L’affaire est partie d’un lanceur d’alerte interne à l’entreprise qui a transmis à la direction de Nissan certains éléments contre Carlos Ghosn. Le groupe a alors secrètement mené une enquête dont il a ensuite fourni les éléments à la justice. Le dossier est secret, si bien que nous ne connaissons pas les faits exacts reprochés à Carlos Ghosn. Même Renault et l’Etat français n’ont pas pu consulter le dossier. Certaines informations ont malgré tout fuité dans la presse japonaise. Carlos Ghosn serait donc soupçonné d’avoir dissimulé une partie de ses revenus dans les déclarations publiées par Nissan et d’avoir utilisé des biens de l’entreprise à des fins personnelles. Entre autres, Nissan aurait financé l’achat et la rénovation de résidences personnelles de Carlos Ghosn ainsi que le mariage de ce dernier au Château de Versailles. Sa sœur aurait également été rémunérée à hauteur de 100 000 $ – soit 88 000 € – par an depuis 2002 pour une mission fictive de conseil.

 

Focus sur : L’ALLIANCE RENAULT-NISSAN-MITSUBISHI

Qui est Carlos Ghosn ?

Né au Brésil, petit-fils de libanais et ayant étudié à l’Ecole Polytechnique et à l’Ecole des Mines de Paris, Carlos Ghosn jouit de la triple nationalité. Il rejoint Michelin en 1978, où il pilote notamment la fusion de Michelin Amérique avec la société Uniroyal Goodrich Tire Co. Il tire de cet épisode une certaine aura concernant la fusion d’entreprise. De là vient également son surnom de « costs killer » – tueur de coûts – en référence à ses plans de restructuration visant à réduire drastiquement les dépenses de l’entreprise. Il rejoint Renault comme DG adjoint en 1996.

Quel a été le rôle de Carlos Ghosn dans l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi

En 1999, Renault rachète des parts du groupe japonais Nissan qui est en grande difficulté financière. Carlos Ghosn est alors chargé de mettre en place une alliance entre les deux groupes. Il applique à Nissan un plan de réduction drastique des coûts, s’engageant à démissionner en cas d’échec. 5 usines fermées et 1000 postes supprimés plus tard, le groupe revient à l’équilibre dès 2000, soit dans un délai extrêmement court. Il prend la tête de Nissan en 2001 puis de Renault en 2009. Il est le premier dirigeant à exercer simultanément la fonction de Président Directeur Général (PDG) dans deux entreprises figurant au Fortune Global 500, un classement des 500 plus grandes entreprises du monde selon leur chiffre d’affaires – sans compter qu’il est aussi PDG de l’Alliance Renault-Nissan. En 2013, il se sépare même de son numéro 2 dans chacun des deux groupes qu’il dirige désormais seul. En 2016, la société japonaise Mitsubishi Motors reconnaît avoir menti sur les performances énergétiques de certains de ses véhicules. Nissan profite du scandale pour prendre des parts du groupe et l’Alliance Renault-Nissan devient ainsi l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi. Carlos Ghosn renonce alors à son poste de DG pour n’être plus que Président du Conseil d’Administration (PCA) de Nissan, ainsi que de celui de Mitsubishi. Il reste cependant PDG de Renault et de l’Alliance.

L’Alliance compte aujourd’hui plus de 450 000 employés et 122 sites de production répartis dans le monde. En 2017, elle a vendu 10,6 millions de véhicules – soit 11% des véhicules vendus dans le monde – dont 660 000 véhicules électriques – soit 10% des véhicules légers vendus par l’Alliance. Cela lui a permis de se hisser au premier rang mondial sur le marché de l’automobile, dépassant Toyota et Volkswagen. Carlos Ghosn a construit l’Alliance à travers un ensemble d’équilibres complexes qui préserve l’autonomie et la culture propre de chaque entreprise. Aujourd’hui, Renault possède 43% de Nissan, qui possède 15% de Renault et 34% de Mitsubishi.

Comment Carlos Ghosn est-il considéré au Japon et en France ?

Au Japon, le redressement de Nissan a fait de lui une célébrité où il a reçu de nombreux surnoms flatteurs et est même devenu un héros de manga. Les critiques sur son salaire – longtemps le plus élevé parmi les patrons du Japon – et aujourd’hui les accusations qui pèsent contre l’homme d’affaire ont quelque peu ébranlé l’admiration que lui portaient les japonais. Malgré tout, de nombreux japonais soutiennent encore Carlos Ghosn. Un tel enthousiasme autour de la personnalité d’un grand patron est difficilement imaginable en France. D’ailleurs, la réputation de Carlos Ghosn y est beaucoup moins flatteuse. Sa carrière y a été en effet ponctuée par plusieurs controverses. Il a d’abord dû faire face à plusieurs vagues de suicides au Technocentre Renault, le centre de recherche où sont conçues les futures voitures du groupe. Selon les syndicats, les méthodes de management au sein du centre n’étaient pas étrangères à ces drames. Puis, en 2011, Carlos Ghosn a accusé sur le journal de TF1 trois ingénieurs de Renault d’avoir vendu des secrets industriels à la Chine, entraînant un incident diplomatique avec cette dernière. Après une enquête interne et des interrogatoires musclés menés sans en référer à la justice, Renault a décidé de licencier les trois cadres. Mais l’enquête de police a de son côté conclue un peu plus tard à l’innocence des trois hommes. Carlos Ghosn a donc été contraint de s’excuser publiquement pour son erreur, excluant toutefois de démissionner. Enfin, en 2015, la rémunération de Carlos Ghosn a fait l’objet d’une importante controverse. Son salaire atteignait en 2014 15 millions d’euros – 7 millions pour Renault et 8 millions pour Nissan. Cette rémunération est environ 3 fois supérieure à la moyenne des dirigeants du CAC 40 mais ne détonne pas avec celle des patrons du secteur de l’automobile à travers le monde.

Comment ont évoluées les relations entre Carlos Ghosn et Emmanuel Macron ?

Les relations entre les deux hommes ont débutées avec la nomination par François Hollande d’Emmanuel Macron comme Ministre de l’Economie. En 2015, ce dernier a cherché à affirmer la mainmise de l’Etat sur Renault, dont il est le principal actionnaire. Il est ainsi parvenu à porter de 15 à 20% les parts de l’Etat dans l’entreprise et à obtenir des droits de vote double. En 2016, Emmanuel Macron est l’un des principaux responsables du rejet à 54% la rémunération de Carlos Ghosn par l’Assemblée Générale d’actionnaires. Ce vote est certes uniquement consultatif, mais c’était la première fois que les actionnaires d’une société du CAC 40 prenaient une telle décision, marquant une victoire pour l’Etat français. Le CA a finalement fait fi de cet avis et maintenu le salaire de Carlos Ghosn. Mais les efforts de l’Etat, et notamment d’Emmanuel Macron devenu entre-temps Président de la République, ont été récompensés en 2018. Si le CA a reconduit Carlos Ghosn à la tête de Renault, saluant des résultats exceptionnels, l’Etat a obtenu gain de cause sur deux points. D’abord, Carlos Ghosn a accepté de réduire sa rémunération de 30%. Ensuite, il a accepté d’entrer dans une démarche de pérennisation de l’entreprise et d’envisager sa succession. La première mesure concrète immédiatement mise en œuvre en ce sens a été la nomination de Thierry Bolloré comme DG adjoint pour le seconder, poste qui n’était plus occupé depuis 2013. L’Etat voyait en effet d’un mauvais œil la trop grande dépendance de Renault et plus largement de l’Alliance vis-à-vis de la personnalité de Carlos Ghosn. Ce dernier, en étant PDG de l’Alliance et de Renault et Président de Nissan et Mitsubishi Motors, concentrait quasiment toutes les prises de décisions. Enfin, alors que l’Alliance s’était jusque-là construite en préservant l’autonomie de chaque groupe, l’Etat a obtenu l’élaboration d’un projet de fusion entre Nissan et Renault – que Carlos Ghosn devait présenter en février 2019.

Comment ont évoluées les relations entre Nissan et Renault ?

Il est en tout cas certain que les japonais ne se satisfaisaient plus de leur situation depuis quelques années. Et le rôle de l’Etat français n’a pas été pour rien dans la défiance montante de Nissan. En effet, Renault possède 43% du groupe japonais. Ainsi, l’influence de l’Etat français sur Renault entraîne mécaniquement son influence sur Nissan. Or, le Japon entend bien limiter l’influence de l’Etat français sur son entreprise nationale. Les craintes de Nissan se sont accentuées avec le projet de fusion, qui risquait d’inscrire dans la durée la domination de Renault. Or, Nissan supporte de moins en moins la prééminence du constructeur français dans l’Alliance. Nissan a par exemple dû verser 5 milliards d’euros de dividendes en 2017 à Renault, ce qui correspond à la moitié des bénéfices de ce dernier. En revanche Nissan ne possède que 15% de Renault, sans droit de vote à l’Assemblée Générale d’actionnaires. Pourtant, si c’est bien Renault qui a sauvé Nissan en 2000, le groupe japonais est aujourd’hui trois fois plus gros et génère des revenus deux fois supérieurs à ceux de Renault.

Cette affaire est-elle un coup monté par Nissan ?

Plusieurs éléments sont venus alimenter cette thèse défendue par certains. Le DG de Nissan Hiroto Saikawa, qui se montrait déjà peu favorable à la fusion, a profité de l’arrestation de Carlos Ghosn pour dénoncer sa gouvernance de l’Alliance – ce qui n’avait pourtant pas de rapport avec les faits reprochés à ce dernier. Par ailleurs, en plus de Carlos Ghosn, Nissan a démis de ses fonctions Greg Kelly, suspecté d’avoir assisté Carlos Ghosn dans ses manœuvres. Or, il était jusque-là l’homme en charge du projet de fusion des deux groupes. Beaucoup écartent toutefois la thèse du coup d’état, jugée dangereuse pour Hiroto Saikawa. Il pourrait en effet avoir beaucoup à perdre dans cette affaire qui semble impliquer la responsabilité du groupe Nissan, et donc potentiellement de Hiroto Saikawa, dans le paiement des dépenses personnelles de Carlos Ghosn. De plus, une telle manœuvre pourrait fragiliser non seulement Renault mais toute l’Alliance, dont la position de leader mondial pourrait ainsi être fragilisée. Or, c’est précisément l’Alliance qui offre aujourd’hui aux groupes qui la composent une capacité d’investissement indispensable pour exister sur un marché automobile très concurrentiel et confronté aux défis décisifs de la voiture électrique et de la voiture autonome. Sans aller jusqu’à valider la thèse d’un coup d’état, Nissan devrait malgré tout, selon de nombreux observateurs, profiter de la situation pour tenter d’étendre son influence sur l’Alliance voire assoir sa domination. Si la thèse d’un dirigeant japonais à la tête de Renault semble peu probable, cette possibilité au niveau de l’alliance pourrait être envisagée. Le choix de Renault de mener un audit interne pourrait être, selon certains, une manière de s’exonérer de l’enquête que le patron de Nissan veut étendre à l’Alliance. L’Etat semble avoir également conscience de ce qui se joue, puisque Bruno Le Maire a tenu à rappeler que la gouvernance prévoit que le DG de Renault, en l’occurrence Thierry Bolloré par intérim, soit également le Président de l’Alliance. Affaire à suivre…

 

Les définitions

Abus de biens sociaux : délit qui consiste, pour un dirigeant de société commerciale, à utiliser en connaissance de cause les biens, le crédit, les pouvoirs ou les voix de la société à des fins personnelles, directes ou indirectes.

Actionnaire : personne physique ou morale détenant des actions (parts du capital) d’une société.

Assemblée Générale d’actionnaires : assemblée rassemblant tous les actionnaires au moins une fois dans l’année. Son but est d’approuver les comptes et de voter des résolutions concernant par exemple le montant des dividendes ou des opérations sur le capital de l’entreprise. Il permet également aux actionnaires de s’informer de la situation de l’entreprise et de s’exprimer sur sa gestion.

CAC 40 : indice boursier regroupant les 40 plus grandes entreprises françaises cotées à la bourse de Paris et utilisé comme un indicateur de l’évolution économique des grandes entreprises françaises. CAC signifie Cotation Assistée en Continu.

Conseil d’Administration (CA) : dans une Société Anonyme (SA), rassemblement de personnes physique ou morales appelées administrateurs, choisies par l’Assemblée Générale des actionnaires et chargées d’opérer les choix stratégiques de l’entreprise, de gérer toute question nécessaire à son bon fonctionnement, de contrôler et vérifier tous les points qu’elles estiment devoir surveiller et de désigner et fixer la rémunération du PCA, du DG et des DG adjoints.

Directeur général (DG) : personne physique nommée par le Conseil d’Administration et assurant la direction opérationnelle de l’entreprise qu’il représente. S’il est également PCA, il est alors appelé PDG.

Dividende : rémunération versée par une entreprise à ses actionnaires.

Droit de vote double : dérogation à la règle « une action, une voix », prévoyant de doubler les voix de certains actionnaires. En France, la loi Florange promulguée en 2014 a généralisé le droit de vote double pour les actionnaires inscrits au nominatif détenant leur titre depuis plus de deux ans, afin d’encourager l’actionnariat de long-terme.

Fisc : Ensemble des administrations chargées de percevoir, fixer et répartir les impôts.

Fusion : opération par laquelle deux sociétés se réunissent pour n’en former qu’une seule.

Garde à vue : mesure de privation de liberté prise à l’encontre d’un suspect, afin de permettre aux enquêteurs d’avoir ce dernier à disposition pour pouvoir l’interroger et vérifier la véracité de ses déclarations. Sa durée est limitée et donne des droits au suspect, parmi lesquels celui d’être assisté par un avocat.

Lanceur d’alerte : toute personne, groupe ou institution qui, ayant connaissance d’un danger, un risque ou un scandale, adresse un signal d’alarme et, ce faisant, enclenche un processus de régulation, de controverse ou de mobilisation collective.

Président Directeur Général (PDG) : personne physique cumulant les fonctions de PCA et de DG.

Président du Conseil d’Administration (PCA) : personne physique nommé par le Conseil d’Administration pour piloter la stratégie de l’entreprise. S’il exerce également le rôle de DG, il est nommé PDG.

 

 

 

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